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Textes choisis

Phacochère

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Big_letter_E

lle a une incisive qui avance, ma mère.
C’est l’origine de sa timidité, la naissance de sa combativité.
Elle charrie d’énormes meulières, ma mère. Pour faire une rocaille.
Elle va les chercher loin, dans les champs et les roule jusqu’à sa 4L.
Elle les hisse, seule.
Au jardin, à quoi pense-t-elle quand elle arrose jusqu’à 22 h30 ?
Elle dénoyaute des cerises devant la télé, ma mère. Il faut faire des bocaux.
Elle nous oblige à ramasser tous les pétales de roses. Elle dit que ça fait crever la pelouse. Il y a beaucoup de rosiers chez nous. Je jouerai une autre fois.
Parfois, elle me montre son ventre. J’évite d’entrer dans sa chambre depuis un certain temps. Elle me montre quand même. Dans la salle à manger.
-Je ne suis pas trop mal pour mon âge.
Elle pensent que toutes ces femmes qui prennent trop soin d’elles sont moins fraîches, « en définitive ».
Ma mère me dit qu’avec mon père, ils s’entendaient au lit. Je pourrais la tuer pour cette confidence. Elle l’a souvent répété. C’est la gêne qui l’a emporté sur le meurtre.
Puis il y a eu cette pute.
-Remarque, ton père a hésité. C’est moi qui lui ait demandé de choisir.
Il est parti. Mais, au moins, c’est elle qui a posé l’ultimatum.
Ma mère, quand elle devient belle, c’est qu’elle transpire dans ses cheveux. Ils se mettent à friser n’importe comment. C’est dans ces moments-là qu’elle dit qu’elle est affreuse, qu’il faut qu’elle aille chez l’coiffeur, qu’elle a l’air d’une souillon. Ma mère, quand elle revient du coiffeur, elle ressemble à une vieille, elle ressemble à tout le monde. Ma mère n’admet rien.
Elle a été scout. Cheftaine. Sûrement à cause de sa dent qu’avançait.
Maman a fréquemment 21 de tension.
Ma mère peut arracher des mauvaises herbes pendant des heures. Elle met une ceinture qu’on vend en pharmacie, pour soulager son dos. Elle la met par-dessus ses vêtements. Avec sa sueur qui perle et ses bottes de jardin, elle a un dégaine spéciale. Quand elle mourra, c’est image que je garderai. Pas celle de sa dent. Mon père la charriait à propos de sa dent, « une dent de phacochère » lui avait-il suriné. Moi pas. je l’aime plutôt bien, sa dent.
J’aurais aimé une mère qui m’explique Otto Dix, qui écoute Chopin et le Velvet.
Elle, ma mère, elle a poussé des meulières, connait le nom des plantes en latin de chez Truffault. Ma mère savait taper à la machine aussi. C’était impressionnant quand elle était jeune.
L’autre jour, je voulais me marier, elle m’a dit qu’elle me paierait une chaudière à fioul.
-Avec tes goûts, je ne sais jamais quoi t’offrir.
Avec la chaudière, elle était sûre de faire plaisir.
Ma mère, c’est sûr, c’est ma vraie mère. Elle a accouché à la clinique des Bleuets.
Sur mon certificat de naissance, c’est écrit :
Jean-François Robert Dalle, né le 28 février 1959 Paris XI, clinique des Bleuets.
Y a trop de trucs qui concordent pour que ce ne soit qu’une coïncidence.

Jean-François Dalle

F.

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Big_letter_J

 

‘aurais pu te les dire les mots. J’aurais pu vous les dire les mots.
Ai été souvent à deux doigts de vous les dire, les mots.
J’aurais pu tout quitter pour toi. J’aurais pu tout quitter pour vous.
Mais c’est pas facile les histoires bancales, les jours de rien, les histoires banales, c’est pas facile.
Comme tiraillée entre deux hommes, c’est pas d’un plan à trois dont je parle. On sait jamais trop quoi dire, comment commencer, comment rendre la chose particulière. 
Parce qu’une histoire banale, j’ai dis.

Avant vous, je savais. Avant toi, je savais. 
Je connaissais mon amour pour lui. Je m’y noyais, je m’y perdais. 
Et encore des mots déjà vus, et toujours des idées reçues. 
Chaque jour, j’en mouillais des litres. Et de penser à sa queue dressée, vous pouvez pas savoir. 
Ça m’obsédait. Et sa bouche aussi. Ses mots, son quotidien, ses envies, ses délires.
Parce que j’avais tout quitté pour lui. Parce que je voulais tout connaître de lui. Parce que je suis dans la ville maudite, pour lui. 
Mais tout allait bien, ne t’en fais pas.

Et puis vous êtes arrivé. Vous ou toi, je sais pas. Je sais plus. Vous, sans faire exprès. 
Je n’écris que sur ce que je connais, je dis. 
Et puis vous êtes arrivé, vous, sans le vouloir. 
C’est moi qui suis venue vous chercher, en fait. C’est moi qui suis venu nous polluer, en fait.

Et alors de mouille, il était toujours question mais pas pour le même sujet. De bouche, de mots, de quotidien, d’envies, délires, désirs, il était toujours question. Mais plus pour le même sujet, plus pour le même homme.

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Boite mail

boite-mail

 

 

Big_letter_D 
 
 
enis,

Je remets à demain les tâches qui me demanderaient des forces et m’octroie une journée d’écriture et de faiblesse.

Je voulais te dire autre chose, mais ça s’est évaporé.

Peut-être que c’était juste : heureusement que tu es là.

Geneviève.

 

Geneviève,

C’est une grosse responsabilité. La plus énorme que l’on confie. De quoi filer le traczir … J’aime te connaitre, caresser ta peau et m’aligner sur ta beauté intérieure. C’est un défi.

Denis.

Je t’ai acheté du liquide vaisselle et quatre éponges.

 Irène Loperts

mmk

 

 

Big_letter_T

 

’as tes habitudes.

Dans le ménage, par exemple.

T’es au supermarché,

t’as besoin d’une éponge,

tu vas droit à celle que tu connais.

Même si c’est pas la mieux,

même si y en a de moins chères.

Même si t’as remarqué que la tienne,

elle raye les casseroles.

T’es abonnée.

D’ailleurs tu la vois plus, l’éponge.

Ni les rayures.

Pour les torgnioles,

dis toi,

c’est pareil.

 

Marianne Maury Kaufmann

 

Je réponds rien

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Big_letter_I

 

l dit qu’il a besoin

d’une pute pas chère :

c’est une question de survie

car la masturbation l’entraîne vers la folie

pourtant m’astiquer le manche ne m’a jamais plongé dans

les draps brûlants de la démence (et je sais de quoi je parle)

mais mon père

n’a pas essayé de me détruire pendant

que ma mère s’adonnait à la magie noire

et le gouvernement ne m’empoisonne pas le corps Continuer la lecture

Poème diaphane

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Big_letter_C

 

ette jeune fille

au bout du fil

d’une voix grêle 
me dit

(comme elle répète maintenant

inaltérablement pour tous)

« je suis brune j’ai dix-huit ans les cheveux longs la peau diaphane

je suis grande

et mince »

tandis que je continue d’écouter

ce qu’elle dit

quelqu’un au loin

« A TABLE ! »

en fond sonore

un jeu télé

« j’arrive. »

elle raccroche

sans avoir fini l’annonce.

je raccroche aussi.

Stéphane Bernard