EnglishFrançaisDeutschItaliano日本語EspañolSvenska

Phacochère

1891235_1545552415656277_6170980217840521250_n

 

Big_letter_E

lle a une incisive qui avance, ma mère.
C’est l’origine de sa timidité, la naissance de sa combativité.
Elle charrie d’énormes meulières, ma mère. Pour faire une rocaille.
Elle va les chercher loin, dans les champs et les roule jusqu’à sa 4L.
Elle les hisse, seule.
Au jardin, à quoi pense-t-elle quand elle arrose jusqu’à 22 h30 ?
Elle dénoyaute des cerises devant la télé, ma mère. Il faut faire des bocaux.
Elle nous oblige à ramasser tous les pétales de roses. Elle dit que ça fait crever la pelouse. Il y a beaucoup de rosiers chez nous. Je jouerai une autre fois.
Parfois, elle me montre son ventre. J’évite d’entrer dans sa chambre depuis un certain temps. Elle me montre quand même. Dans la salle à manger.
-Je ne suis pas trop mal pour mon âge.
Elle pensent que toutes ces femmes qui prennent trop soin d’elles sont moins fraîches, « en définitive ».
Ma mère me dit qu’avec mon père, ils s’entendaient au lit. Je pourrais la tuer pour cette confidence. Elle l’a souvent répété. C’est la gêne qui l’a emporté sur le meurtre.
Puis il y a eu cette pute.
-Remarque, ton père a hésité. C’est moi qui lui ait demandé de choisir.
Il est parti. Mais, au moins, c’est elle qui a posé l’ultimatum.
Ma mère, quand elle devient belle, c’est qu’elle transpire dans ses cheveux. Ils se mettent à friser n’importe comment. C’est dans ces moments-là qu’elle dit qu’elle est affreuse, qu’il faut qu’elle aille chez l’coiffeur, qu’elle a l’air d’une souillon. Ma mère, quand elle revient du coiffeur, elle ressemble à une vieille, elle ressemble à tout le monde. Ma mère n’admet rien.
Elle a été scout. Cheftaine. Sûrement à cause de sa dent qu’avançait.
Maman a fréquemment 21 de tension.
Ma mère peut arracher des mauvaises herbes pendant des heures. Elle met une ceinture qu’on vend en pharmacie, pour soulager son dos. Elle la met par-dessus ses vêtements. Avec sa sueur qui perle et ses bottes de jardin, elle a un dégaine spéciale. Quand elle mourra, c’est image que je garderai. Pas celle de sa dent. Mon père la charriait à propos de sa dent, « une dent de phacochère » lui avait-il suriné. Moi pas. je l’aime plutôt bien, sa dent.
J’aurais aimé une mère qui m’explique Otto Dix, qui écoute Chopin et le Velvet.
Elle, ma mère, elle a poussé des meulières, connait le nom des plantes en latin de chez Truffault. Ma mère savait taper à la machine aussi. C’était impressionnant quand elle était jeune.
L’autre jour, je voulais me marier, elle m’a dit qu’elle me paierait une chaudière à fioul.
-Avec tes goûts, je ne sais jamais quoi t’offrir.
Avec la chaudière, elle était sûre de faire plaisir.
Ma mère, c’est sûr, c’est ma vraie mère. Elle a accouché à la clinique des Bleuets.
Sur mon certificat de naissance, c’est écrit :
Jean-François Robert Dalle, né le 28 février 1959 Paris XI, clinique des Bleuets.
Y a trop de trucs qui concordent pour que ce ne soit qu’une coïncidence.

Jean-François Dalle